• Pulchérie Gadmer

    Enigme des ombres

    Nika Zupancic s’agite comme une alchimiste inquiète dans son atelier. Elle travaille à l’apparition des ombres, réduit la couche fraîche figurative jusqu’à son effacement. Elle détruit pour construire. Dislocation nécessaire à l’apparition d’un fourmillement organique. La surface devient tissu vivant. Des figures abstraites dansent sur la toile, le mouvement de la main et du temps s’impriment comme sur la pellicule d’un Chunking Express en noir et blanc. A partir d’une photo de nature qu’elle redessine, d’un extrait de vidéo, et par un jeu de combinatoires, elle agence ses références jusqu’à ce que le trait fonde sur le paysage et que le traitement pictural devienne paysage en soi. L’image apparaît donc dans le même temps en positif et négatif. Au spectateur de choisir son angle perceptif.

    Nika est inquiète. Cela fait des années qu’elle fait le grand écart entre ses maîtres, entre Rembrandt et Malévitch, des années qu’elle se rompt à leurs techniques, qu’elle se confronte à leurs dialectiques. Changement de paradigme. Nika Zupancic lâche du lest, met à distance son perfectionnisme, fait confiance aux hasards du processus créatif, à la migration des pigments, aux aléas des embus. Le sujet émane par soi, se déploie en soi sur la surface. Le changement héraclitéen cher à l’artiste est perceptible. Tout est mouvement, flux, changement. Les contraires s’harmonisent. Les souvenirs, tenaces, dans leurs fulgurances.
    Emerge un point lumineux dans les contrastes crépusculaires. L’envie de couleur surgit. Nika Zupancic se réfère à Odilon Redon, sa sortie de la nuit, son envie d’entrer dans la symphonie des choses colorées. Cela fait 15 ans que la peintre s’interroge en noir et blanc. Son écriture automatique se réalise aujourd’hui dans la maîtrise des techniques et des concepts qu’elle explore, au gré des accidents qu’elle accueille et intègre dans ses envolées plastiques, sensibles et métaphysiques. Nika Zupancic est en mutation. Formes et visages organiques émergent, murmurent dans l’abstraction, dans la dichotomie du noir et du blanc, du jour et de la nuit, dans sa matière nimbée d’un rayon prémonitoire.